Méditations de Carême 2020 — Eglise Saint-Paul de La Plaine

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Méditations de Carême 2020

Publié le 29/11/2019

Mercredi 1 Avril, Louise Gosselin, Traverser la souffrance : le mystère du Christ

Mercredi 25 Mars, Martine Cool, Traverser la souffrance 

Mercredi 18 Mars, Alain Thomasset, Accompagner les souffrants

Mercredi 11 Mars, Cédric Lecordier, Les cries de Psaumes

Mercredi 4 Mars, Daniel Batisse, Ecouter la souffrance

 

Méditation 1 Avril

Louise Gosselin, diététicienne en hôpital pour enfant et théologienne

 

Traverser la souffrance : le mystère du Christ

Bonjour à tous et à toutes,

Le texte de la liturgie de ce jour nous propose de regarder Daniel jeté dans la fournaise par le roi Nabuchodonosor ainsi que ses trois amis pour avoir refusé de servir les dieux de ce roi. Daniel et ses compagnons ont fait confiance jusqu’au bout au Dieu auquel ils croyaient et leur Seigneur les a fait sortir vivants et indemnes de cette fournaise…

L’Évangile du jour au chapitre huit de Saint-Jean nous raconte une altercation entre Jésus et ses opposants. Celui-ci va leur rappeler qu’Abraham a mis sa confiance en Dieu, qu’il a cru en sa promesse. Jésus leur propose de faire de même en regardant ses propres œuvres, et en reconnaissant en lui l’Envoyé du Père.

Pourquoi rappeler ces textes ? Qu’ont-ils à voir avec le sujet « traverser la souffrance » pour un chrétien ?

François Varillon nous rappelle que la souffrance est un non-sens, un non-sens dans la création.

Que nous dit la Bible ? Que nous révèle la Parole de Dieu ? C’est cette Parole qui nourrit l’homme Jésus de Nazareth, C’est sur elle qu’il s’appuie pour annoncer la Bonne Nouvelle.

Dès le commencement, dès le premier et le deuxième chapitres de la Genèse nous voyons le Créateur créer du bon. Dans le premier chapitre, il nous revient comme un refrain après chaque nouvel élément de la création : « Dieu vit que cela était bon ». Au sixième jour, l’univers en tant que monde minéral, végétal et animal étant créé, Dieu crée à son image et à sa ressemblance l’humain, et Il s’exclame : « cela est très bon ».

Dans le second récit de la création, nous voyons le Créateur modeler l’humain avec de la glaise, puis lui insuffler dans les narines sa propre haleine de vie. Dans un second temps le Créateur prend soin d’organiser un jardin luxuriant, avec de l’eau vive. À l’être humain à qui Il vient de transmettre la vie, Dieu confie ce magnifique lieu. De toujours à toujours le texte sacré nous rappelle que la création est bonne, que Dieu crée du bon, de la vie.

Dans le livre d’Isaïe, pour annoncer la venue du Messie, les temps messianiques, alors que le peuple vit une période difficile, de guerre, de conflit, de disettes…. Isaïe annonce un festin (Is. 25, 6-8), le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages (Is. 25, 8b, comme dans Ap. 21, 4), la nature sera réconciliée, en harmonie (Is.11, 6-9), il n’y aura plus de guerre (Is. 2, 4). Et en Is. 61,1 : « Le Seigneur a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement.»

Dès la première Alliance, l’Écriture nous martèle que Dieu veut l’homme vivant, l’homme debout. Dieu ne veut pas la mort de l’homme.

Que pouvons nous dire de la souffrance, aujourd’hui ?

Il est difficile d’en parler ; chacun, dans son histoire, découvre des lieux de non-vie. Cela peut être d’ordre physique, psychologique, spirituel, conflictuel... Chacun réagit avec ce qu’il est, avec son vécu, à l’intérieur d’un certain cadre de vie. Chacun vit de façon unique, la maladie, la séparation, la mort... qui s’éprouvent à travers différentes phases.

La souffrance peut être « subie » et parfois nous sommes responsables du mal dont souffre autrui.

En quoi l’évènement Jésus peut-il nous aider à accueillir, à vivre autrement ces lieux de désespoir, d’affliction, de maladie, de non sens, de souffrance… ? Que nous disent les Évangiles ?

Jésus, quand il commence sa vie publique, « guérissait toute maladie et infirmité ». Matthieu nous précise (7, 35) : « Jésus est pris de pitié par un peuple sans berger, il guérit toute souffrance et toute maladie de ceux qui viennent vers lui ». Les Évangiles sont remplis des guérisons de Jésus. Il guérit le paralytique, la femme aux pertes de sang, l’enfant ou le serviteur de l’officier romain ; il redonne vie au fils de la veuve de Naïm, à la fille de Jaïre, à son ami Lazare, il délivre de ses démons le possédé du lac de Génésareth qui vit dans les cimetières; il guérit les lépreux, les aveugles, les muets... Avec Jésus la vie est plus forte que tout, la vie est plus forte que la mort...

Jean le Baptiste en prison, fait demander par ses disciples à Jésus : « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Luc 7,19) Jésus leur répond : « Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ».

Jésus de Nazareth redonne vie dans les lieux de mort qui nous habitent, dans les lieux de souffrance qui nous empêchent de vivre en plénitude.

Jésus ne s’est pas contenté de soigner les malades, de guérir les infirmités ; Jésus s’est également confronté aux autorités religieuses de son époque. Jésus est venu redonner vie dans des institutions, des lieux de cultes qui ne témoignaient plus du Vivant par excellence, son Père comme il Le nomme. Un Dieu qui veut la vie, qui donne la vie et non la mort. Ces lieux qui étaient devenus sclérosés, qui ne donnaient plus la vie. « Je vous le demande s’il est permis le jour du sabbat de faire le bien ou de faire le mal, de sauver une vie ou de la perdre » (Luc 4, 9).

Jésus avait la certitude que Dieu est un Dieu de Vie et non de mort. Toute sa vie, il a incarné cette certitude même confronté à l’absurdité de la violence. Son témoignage dérangeait. Jésus a néanmoins toujours continué à annoncer, à vivre de ce qui l’animait, le faisait vivre, un Amour infini pour lui mais offert également à toute l’humanité.

Mais où Jésus puisait-il cette certitude, cette conviction absolue : que la Vie nous habite, que nous sommes faits et créés pour la Vie ?

Jésus, comme nous le montrent les Évangiles, se met à l’écart, prend du temps seul pour rester relié à sa Source, pour se laisser nourrir à cette Source de Vie, qui est une Source d’Amour. Jésus avance dans une fidélité absolue, une confiance absolue dans le fait que son Père l’aime, que son Père veut la Vie pour lui et pour tous ; qu’Il est le Dieu des Vivants et non des morts, « le Dieu, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob »… Un Dieu fidèle à ses promesses, à ses engagements.

Jésus a été arrêté, jugé, flagellé, mis en croix comme un malfaiteur. Jésus a vécu la déréliction. Jésus a été abandonné de ses proches, ses amis. À vue humaine sa vie est un échec… Dans les récits de la passion, quoi qu’endure Jésus, nous le voyons toujours en relation, avec sa Source, avec son Père. À aucun moment, Il ne se sent séparé de Lui, même dans le silence de Dieu.

D’aucun pourrait rétorquer : « Mais enfin, Jésus a bien crié en croix: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ». Il s’agit du début du psaume (22 (21), 2), une prière (comme tous les psaumes) que le croyant adresse à Celui en qui il croit et dont il sait qu’il ne peut être qu’écouter. Jésus reste là aussi en relation avec Celui qu’il nomme son Père. Ce psaume, dans la tradition juive, est récité pour accompagner les mourants. Il se poursuit par une action de grâce : « Tu m’as répondu ! Je vais redire ton nom à mes frères et te louer en pleine assemblée (v. : 22c-23). Il reste un psaume d’espérance, malgré l’absurdité de la situation vécue.

Jésus jusqu’au bout garde une confiance absolue en Celui qu’il nomme son Père. Il croit jusqu’au bout qu’il est accompagné, soutenu, aimé. En croix, il dira au bon larron : « aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23,43). Certitude infinie qu’un Dieu d’Amour ne peut l’abandonner à la mort. Ce qui fait dire à François Varillon qu’ « en Jésus seul, l’amour est plus fort que la vie ».

Une première piste, pour nous chrétiens, pour traverser la souffrance, est peut-être de constater que Jésus n’a toujours été que « oui » comme nous le dira Saint-Paul (2 Co. 1, 19-20). Jésus ne pose pas la question du pourquoi. Jésus dit oui à la vie,à ce qu’elle offre de vivre.

Saint-Paul n’a pas connu Jésus de son vivant, mais il a fait l’expérience du Ressuscité sur le chemin de Damas, et cette rencontre lui fait annoncer :« Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous il est puissance de Dieu » (Co 1,1 18). L’amour infini de Dieu pour tout homme se manifeste dans la croix du Christ.

En regardant Jésus, qui guérit, qui est présence, qui est amour donné, nous pouvons nous aussi nous laisser transformer par Lui et devenir pour autrui : présence, amour, paroles de réconfort. Poser des actes qui disent l’humanité, qui réconcilient l’humanité. Dans la confiance, que l’humanité est accompagnée, aimée par un plus Grand qui est Amour infini.

Que nous puisions force et espérance en regardant le Crucifié, en s’inspirant de la vie de ses saints, pour participer à cette chaîne humaine qui tente de procurer un réconfort douceur, fécondation, dans des lieux de mort…

Comme le Christ, avec les croyants de tous les temps, ayons le regard fixé vers notre Source, en son Amour, qui nous donne la force de vivre ce qui est à vivre.

Une deuxième piste : Jésus nous a dit : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il le donnera » (Jn. 16,23). Nous, croyants, nous pensons que la prière personnelle, d’intercession, nous aide à vivre des moments difficiles, pour nous et pour ceux pour qui nous prions.

Matthieu fait dire à Jésus, (7, 11) « Si donc vous, qui êtes mauvais savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux, donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le lui demandent ».

Osons croire que la prière féconde notre vie et celle d’autrui, bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer si nous nous laissons conduire par l’Esprit.

Jésus, avant de quitter les siens, leur a dit : « Celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais : il en fera même de plus grandes, parce que je vais vers le Père. » (Jn 14, 12). Ayons confiance en Celui qui est passé par la souffrance, la dérision, l’abandon… Il nous accompagne comme, Il nous l’a promis : « Et moi,je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt.28,20b) y compris dans les moments cruciaux de nos histoires et Il nous fait « passer » comme Lui est passé.

Beaucoup de malades, se rendent au sanctuaire de Lourdes, peu sont guéris physiquement. Et pourtant, beaucoup reviennent d’année en année, car il semble bien que la force de la prière, de leur prière, la prière d’intercession les uns pour les autres, travaille en eux-mêmes et les garde en joie malgré les difficultés du quotidien.

Jésus-Christ par sa vie, par sa Passion et Résurrection nous ouvre un chemin d’Amour et nous lie les uns aux autres en une chaîne humaine. « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 35). et Saint Paul renchérit : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm.8, 39). Ces nourritures sont précieuses pour tout croyant, et elles nous permettent avec Jésus d’affronter, de traverser les vicissitudes de nos existences.

Au cours de la pandémie que notre monde subit actuellement, que Jésus nous garde dans l’Espérance et la certitude absolue qu’Il est le Dieu qui veut la Vie et non la mort.

 

Méditation, 25 Mars

Martine COOL

Martine Cool est membre de la Communauté Mission de France (*) et, à ce titre, engagée dans l’animation de Saint Paul de la Plaine. Par ailleurs elle est responsable d’un PLIE (Plan Local pour l’Insertion et l’Emploi) en Seine-Saint-Denis.

Traverser la souffrance 

Permettez-moi tout d’abord un récit personnel : j’ai traversé mon enfance et mon adolescence avec une douzaine de séjours à l’hôpital. Je n’avais pas de maladie mortelle ; le seul risque que j’encourais, si j’ose dire, était de ne pas pouvoir marcher. L’angoisse et la joie se sont entremêlés durant cette traversée : l’angoisse, à chaque contrôle médical, de m’entendre dire qu’il fallait recommencer l’opération ; la joie néanmoins de retrouver des enfants de mon âge dans cette clinique spécialisée où le personnel faisait tout pour adoucir le séjour des enfants avec des activités. Au grand étonnement de mes parents qui m’ont entendu dire au retour : on a bien ri ! Mes parents qui ont eu parfois des réactions différentes : lors de la dernière intervention chirurgicale, mon père était prêt à renoncer : « Ah quoi bon ? Elle ne marchera jamais comme les autres…. » . Si ma mère n’avait pas tenu bon à ce moment-là et pris le rendez-vous pour l’opération je ne serais peut-être pas debout aujourd’hui.

L’épreuve et la souffrance sont le lot commun de tous les hommes, quelles qu’en soient la violence, la durée, la répétition, ou la nature. Et il n’y a pas de remède miracle pour traverser la souffrance : chacun son chemin, un chemin singulier, en fonction de son histoire, sa psychologie, son entourage, ses croyances ou sa foi.

Loin de moi donc l’idée de vous donner des recettes pour traverser la souffrance. Mais des témoins qui ont déjà effectué cette traversée peuvent éclairer notre route. Je vous propose donc de méditer avec 3 femmes, contemporaines, qui nous donnent des repères pour effectuer la traversée : la théologienne protestante Lytta Basset, la religieuse dominicaine Véronique Margron et l’écrivaine Véronique Dufief.

 

Lytta Basset est professeure de théologie protestante en Suisse. Elle a perdu son fils qui s’est suicidé à l’âge de 20 ans en se jetant du balcon de leur immeuble.

Elle a publié le journal intime qu’elle a écrit durant les 5 années suivant le suicide de son fils. Ces 5 années de deuil furent pour elle « une traversée en haute mer, heures de tohu-bohu, accalmies ensoleillées, brise marine et vents contraires… » elle n’avait aucune idée du port qui l’attendait, rongée par la culpabilité ; elle se disait « je ne l’ai pas pu venir, je n’ai pas mesuré l’ampleur de son mal-être, c’est ma faute ! »

Durant cette traversée se présente une première bouée : la compassion. Grâce à elle, elle ne se laisse enfermer dans la solitude du deuil et de la souffrance, et elle entre en dialogue avec d’autres femmes qui ont perdu un enfant.

« Insondable mystère de la compassion ! Quand la souffrance est telle que plus rien ne ressemble à rien, il suffit de croiser un humain en détresse, et voilà la vie, terrée dans l’impossible lendemain, qui s’élance de nulle part, vous traverse et vous propulse vers un ou une inconnu(e), miraculeusement proche tout-à-coup » ! »

Puis elle se laisse visiter par la Présence.

La présence de son fils qui lui apparaît au détour d’un chemin, en songe, ou à travers des échanges avec ses proches, signes qu’il est bien vivant et qu’il reste en lien avec elle.

Et, à travers ou au-delà de la présence de son fils, la présence de Dieu à ses côtés, ce Dieu qu’elle avait tant scruté dans les textes bibliques.

« Il se tient inconditionnellement à nos côtés, gémissant et pleurant au-dedans de nous. Présence ineffaçable, jusqu’à ce que vienne l’apaisement ».

Au terme de cette longue traversée elle réalise qu’elle consent à lâcher prise, à ne plus maîtriser sa vie : c’est là le port où elle était attendue ! Ce qui lui importe dorénavant c’est d’apprendre à aimer d’un amour sans limites.

« Cinq ans plus tard, je reconnais que ma joie demeure, imprenable, une joie qui n’a jamais fait l’économie d’une crucifiante réalité ».

 

Véronique Margron est religieuse dominicaine. Elle connaît la souffrance à plusieurs titres : elle a travaillé à la protection de le jeunesse, avec de jeunes délinquants ; elle souffre elle-même de violentes douleurs du dos et peut donc compatir avec les malades ; et elle accompagne depuis de nombreuses années des personnes en souffrance et des personnes victimes d’abus dans l’Eglise, ce qui l’a autorisée à monter en première ligne lors des premières révélations sur les abus sexuels, spirituels et de pouvoir commis dans l’Eglise catholique.

Comme Lytta Basset elle nous invite à la compassion pour transformer le traumatisme en force de vie, en tenant dans le même mouvement le souci de soi et l’ouverture à l’autre.

« L’expérience n’est rien sans le retour à soi, sans la méditation de ces morceaux d’existence parfois à fleur de peau, sans la distanciation critique vis-à-vis de la chose vécue, afin, justement, de transformer le traumatisme en force de vie, en dynamisme joyeux. C’est pour cela qu’il me semble dommageable d’opposer, comme le font certains moralistes, le souci d’autrui et le souci de soi. Affirmons, plutôt, la nécessité de les faire résonner ensemble… Autrement dit, de penser dans le même mouvement, l’ouverture à l’autre et le souci de soi ».

C’est aussi une invitation, adressée à chacun et chacune d’entre nous, à relire notre histoire, pour en écrire un récit structurant, en le partageant avec des proches, pour comprendre ce qui s’est passé, assumer sa fragilité, et, il n’est jamais trop tard pour cela, pour apprendre à vivre.

De cette démarche de relecture pourra naître la résilience : changer notre regard sur le malheur et, en surmontant la souffrance, chercher la beauté, naître à nouveau…. Etre disponible à vivre le présent.

« Saisir le présent, se rendre disponible, sans prétention, mais avec goût et force…. Là au creux de ce qui a meurtri parfois si loin, l’humain peut encore décider de laisser passer de la vie, de l’air, du souffle…. Tenter de ne pas rater le moment donné. Joies simples, sans doute, ordinaires, dont pourtant la valeur est éternelle…. La vie, ainsi fragile, mais tenace, ayant traversé la souffrance, sans garantie pour demain, trouve à inventer son nouveau chemin, non sans d’autres, dans l’espérance qui peut regarder le réel, le prendre à bras le corps. Et rouvrir le temps de l’histoire ».

 

Véronique Dufief est professeure de littérature française, elle est aussi bipolaire, une maladie psychique qui la rend ultrasensible à son environnement et aux évènements. Elle passe par des dépressions aigues pouvant l’amener à flirter avec le suicide, et par des exaltations immenses proches du délire. Elle sait qu’elle ne guérira pas et fréquentera régulièrement l’hôpital psychiatrique.

Mais elle a emprunté un chemin de conversion personnelle et spirituelle qu’elle a partagé dans un livre intitulé « la souffrance désarmée ».

Après avoir relu son histoire, elle aussi choisit de vivre le temps présent, au jour le jour :

« Vivre le temps présent est la seule ascèse à laquelle on puisse employer toute sa vie. L’enfance en a le savoir inné, mais pas la conscience. L’adolescence l’oublie, tout entière absorbée par sa métamorphose. L’âge adulte le désapprend, tout engoncé dans les sollicitations de la vie préfabriquée, programmée, sérieuse… il faut attendre la vieillesse ou le deuil, ou la maladie, pour accepter d’aller précautionneusement d’un bout à l’autre de la journée, sans viser plus loin. Quand viennent les grandes épreuves de la vie on n’a pas d’autre choix que de s’en tenir à l’humilité du jour ».

C’est dans le temps présent qu’elle a rendez-vous avec le Seigneur :

« Dieu ne préjuge pas de la réponse qu’à chaque instant je peux donner à son Amour ».

Elle découvre que le Seigneur a fait sa demeure en elle, même quand elle n’en avait pas conscience :

« Je découvre dans le silence de Ta parole amoureuse, o mon Bien-Aimé, le désir de t’aimer à en mourir et de me laisser aimer de Toi jusqu’à accepter de souffrir encore si cela doit advenir, mais désormais, sans plus jamais lâcher Ta main paternelle, moi qui suis une si petite enfant dans les bras de Ta tendresse.

Si je dois retourner à l’hôpital, ce n’est pas grave… je sais que je serai avec Toi, que je ne serai plus jamais abandonnée sur ma croix, et que, même délirante, je peux porter Ta présence vivante en moi, là où je vais, parmi tous ceux que je suis appelée à côtoyer ».

 

Compassion, relecture, résilience, lâcher-prise, visitation, Présence….

Les mots égrainés par Lytta Basset, Véronique Margron et Véronique Dufief, peuvent être des points de repère, de petits cailloux jetés sur notre route…. Tout comme la parole biblique qui nous vient du fond des âges. Par exemple, celle du Deutéronome, dans l’Ancien Testament, nous invite, en toutes circonstances, à choisir la vie !

« Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix, en vous attachant à lui ; c’est là que se trouve ta vie, une longue vie sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob ».

 

Au Carmel de la paix à Mazille, le 6 mars 2020

 

Post-scriptum

Une quinzaine de jours après, ces mots résonnent avec une imprévisible acuité. Pour reprendre la métaphore de Lytta Basset, nous voilà tous embarqués dans une traversée périlleuse en haute mer. Nous ne savons pas quand nous arriverons au port. Nous pressentons que rien ne sera plus tout à fait comme avant.

En ce jour de l’Annonciation, laissons-nous visiter comme Marie par l’Ange du Seigneur. Laissons-le  traverser les murs de nos confinements, et prions pour nous mettre en présence du Seigneur, vivant parmi nous, et fidèle.

Prions tout particulièrement pour les soignants qui accompagnent la traversée au péril de leur propre vie et pour les gouvernants qui sont obligés de naviguer à vue en évitant les récifs. Lors d’une messe à la chapelle Sainte Marthe cette semaine, le Pape François disait qu’ils étaient les uns et les autres « nos colonnes », tels Saint Pierre et Saint Paul dans la tradition catholique.

Et plus que jamais, accueillons la Présence de Celui qui fait sa demeure en nous, et qui ne nous abandonnera pas dans la traversée.

Tu es là présent livré pour nous

Toi le tout-petit, le serviteur

Toi le tout-puissant, humblement tu t’abaisses

Tu fais ta demeure en nous Seigneur

 

 

Pour aller plus loin, mes livres de référence :

Ce lien qui ne meure jamais – Lytta Basset – Editions Albin Michel
L’échec traversé – Véronique Margron et Fred Poché – Editions Desclée de Brouwer
La souffrance désarmée – Véronique Dufief – Editions Salvator et Points/Vivre (Prix du livre de spiritualité Panorama / La Procure)

(*) https://missiondefrance.fr/

 

 

Méditation, 18 mars 2020

Alain Thomasset, jésuite

 

Accompagner les souffrants

Vulnérabilité, compassion, humilité

Pour accompagner la souffrance, c’est-à-dire accompagner des personnes en souffrance, je vous propose de regarder trois attitudes qui peuvent nous y aider : la vulnérabilité, la compassion, l’humilité. Ce sont en fait trois attitudes du Christ à notre égard et auxquelles les disciples du Christ sont invités à participer. 

La vulnérabilité

Il faut d’abord rappeler que lorsque nous rencontrons des personnes en souffrance, nous faisons face à des souffrances diverses. Leur souffrance peut être physique (des douleurs du corps du fait d’une maladie ou d’un accident) : nous disons « j’ai mal », elle peut être psychique (un ressenti, une réflexion de la personne à partir de sa situation : dépression, colère, impatience) : nous disons « je me sens mal », elle peut relationnelle (isolement, coupé de ses proches, sa famille), ou encore spirituelle (ce qui touche au rapport au sens de la vie, aux questionnements de la personne sur sa vie) : nous disons « je suis mal ». Ces différentes souffrances sont en relation les unes avec les autres. Aucune douleur physique n’est sans effet sur notre mental et les souffrances psychologiques ont souvent des effets somatiques. « J’en ai plein le dos », disons-nous. Quant aux questions spirituelles elles ne peuvent pas ne pas affecter les autres dimensions psychologiques, relationnelles voire physiques de notre vie.

Si la souffrance physique peut être calmée (par des médicaments, c’est le rôle des soignants), aucun médicament ou presque ne viendra soulager les autres dimensions de la souffrance. Celles-ci touchent à la parole, à la réflexion, au rapport à soi. C’est là où nous pouvons jouer un rôle.

La souffrance touche d’abord le rapport à soi et à autrui. Elle isole et sépare, elle peut enfermer le souffrant dans sa souffrance et le couper toute possibilité de relation.

Dans le rapport à soi, le souffrant prend conscience qu’il est un corps unique, une personne unique, sa souffrance n’est pas substituable. Dans un degré plus élevé, sa souffrance devient incommunicable (« vous ne pouvez pas comprendre, m’aider », il y a comme une barrière infranchissable), voire même susciter l’agressivité vis-à-vis de l’autre qui devient un ennemi.  La douleur éloigne du monde commun. Il n’est pas étonnant que la communication ou la rencontre puisse être difficile, voire impossible avec un souffrant.

La souffrance est aussi une diminution, voire une suppression de la puissance d’agir, de la capacité d’action, ressentie comme une atteinte à l’intégrité de soi. On dit par exemple d’un malade qu’il est un patient. Cette incapacité se retrouve dans le registre de la parole, de l’estime de soi (incapacité à parler, à se raconter, à s’estimer soi-même et assumer ses responsabilités).  Lorsque l'on souffre, on ne peut plus être à la hauteur de soi et de son idéal.

C’est donc une double passivité : le sujet est rejeté sur lui-même et devenu incapable d’agir sur son environnement.

Aider un souffrant passe donc en partie par la transformation de sa souffrance en parole (qui peut-être aussi un geste). C’est aider celui ou celle qui est isolé(e) à retrouver une place dans la communauté dont il se sent séparé (par l’écoute, l’attention, la bienveillance). Accompagner une personne souffrante c’est la remettre en relation avec le monde, rétablir une communication aussi fragile soit-elle. Parce que la souffrance renferme également sur l’immédiat de la douleur, c’est aussi lui permettre de retrouver son histoire, en évoquant son passé, en lui ouvrant un avenir. 

Paradoxalement cette situation souffrante est celle où la relation devient possible en vérité, parce qu’elle nous renvoie à notre commune humanité vulnérable. Il y a une expérience commune entre le souffrant et moi : c’est l’expérience commune du souffrir, de la fragilité. Ce qui apparemment nous sépare (la souffrance de l’autre n’est pas la mienne) est aussi ce qui peut nous rapprocher, car chacun de nous est un être qui peut souffrir. On pourrait presque dire : Si j'éprouve de la sollicitude vis-à-vis de mon semblable lorsqu'il souffre, ce n'est pas parce qu'il est mon semblable et qu'il souffre, mais plutôt parce que sa souffrance fait de lui ou elle mon semblable ! Comme moi, il connaît la faiblesse, la souffrance. Voilà le point qui peut nous être difficile : accepter d’être nous-mêmes de cette humanité agissante et souffrante, vulnérable… et du coup ouvert à l’autre. La souffrance fait partie de la vie humaine. C’est aussi ce qui me donne du courage pour aider l’autre, même si je sais que ce sera peut-être difficile.

La vie du Christ révèle cette vulnérabilité puisqu’il a choisi de devenir l’un de nous, de partager notre humanité blessée, de souffrir, de mourir sur une croix. C’est pour que nous soyons sauvés qu’il s’est rendu solidaire de notre condition mortelle. Il ne nous sauve pas de notre vulnérabilité (nous restons mortels) mais dans notre vulnérabilité, à partir d’elle. 

Le moment du baptême de Jésus est important pour le comprendre : Jésus descend dans les eaux du Jourdain comme ceux et celles qui sont venus trouver Jean le Baptiste pour être purifiés et se convertir. Le Dieu tout puissant se fait vulnérable (et c’est à ce moment que le Père dit : voici mon fils bien aimé), il va même jusqu’à mourir sur une croix.  Le Dieu qui se révèle ainsi n’est pas celui que le serpent veut faire croire à Adam et Eve ; un Dieu qui ne veut pas partager sa vie, qui veut la mort de l’homme : « Vous serez comme des dieux, vous ne mourrez pas ». Non, le Dieu de Jésus se révèle dans la puissance de son amour lorsqu’exposé à la croix il crie sa détresse. C’est à ce moment que le Centurion, changeant son regard, et qui perçant les ténèbres de l’horreur déclare : « Vraiment celui-ci était le fils de Dieu ». (Mt 15,39). La résurrection ne va effacer cette vulnérabilité de Jésus puisque ressuscité, il montre ses plaies à ceux qui doutent de lui. C’est à celui qui a les mains transpercées et le côté ouvert que Thomas déclare : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Dès lors nous pouvons entendre ce que dit Jésus : « j’étais malade (ou exclu, souffrant) et vous m’avez visité », « ce que vous avez fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25). Par toute sa vie, Jésus a rejoint et s’est identifié à ceux qui sont malades, exclus, rejetés pour que nous soyons ramenés dans la communauté de vie avec nos frères et avec Dieu.

La compassion

J’en viens à la deuxième attitude de celui ou celle qui rend visite, qui veut accompagner un souffrant : la compassion

En régime chrétien elle acquiert beaucoup de sens car elle est fondamentalement une imitation de Dieu. Elle est une vertu qui s’apprend.

Parfois critiquée comme un sentiment mauvais (qui nous plonge dans la douleur) ou une pitié condescendante à l’égard des faibles, la compassion est une attitude essentielle à l’humanité et à la vie sociale. Elle est pour la philosophe Nussbaum, « une émotion douloureuse occasionnée par une prise de conscience du malheur immérité d'autrui », qui diffère de la « réciprocité égoïste » et qui est souvent « liée avec une action bienveillante ». Il faut la rapprocher et la distinguer de l’empathie ou la sympathie :

-« L’empathie désigne la capacité affective, imaginative et cognitive qui nous permet d'entrer dans et de s'identifier avec l'expérience des autres ». Et « la compassion se réfère à la forme plus active et engagée de l'empathie, c’est cette disposition dirigée en particulier vers ceux en grand besoin ou en souffrance. La compassion comble le fossé entre la perception et l'action efficace » (Spohn). Elle est active.

La compassion est presque la même chose que la miséricorde (avoir la misère au cœur). Selon Thomas d’Aquin elle est la plus grande manifestation de la toute-puissance de Dieu. Le pape François nous dit qu’elle est le centre de la révélation : Dieu vient nous rejoindre dans notre misère pour nous sauver.

Si la charité est la plus grande des vertus lorsqu’on considère qu'elle nous unit à Dieu, néanmoins « parmi les vertus relatives au prochain, la miséricorde est la plus excellente, comme son acte est aussi le meilleur » « toute la vie chrétienne se résume en la miséricorde, quant aux œuvres extérieures » (Thomas d’Aquin).

La compassion a une triple dimension : une perception, un savoir (jugement sur la réalité), une émotion (elle affecte notre corps), un acte de volonté (elle pousse à agir pour soulager la souffrance).

Ces trois éléments sont liés entre eux.

La première dimension est de l’ordre du voir et de la connaissance : elle nous invite à porter un jugement sur ce que nous voyons : un mal qui ne nous laisse pas indifférent, qui nous ramène à notre commune humanité, et qui doit être soulagé. La compassion ne juge pas de la cause de cette souffrance. Il peut y avoir des souffrances mauvaises comme celle du jaloux. Elle n’en reste pas moins une souffrance et la compassion quant à elle s’attache à la réalité de la personne qui souffre. Toute souffrance mérite compassion. Le souffrant est un souffrant. Cela suffit.

Une difficulté pour nous ce peut être notre tendance à juger de cette souffrance : elle n’est pas imméritée, elle est exagérée, disproportionnée… Les amis de Job dans la Bible sont l’exemple même de ceux qui parlent mal car ils veulent justifier la souffrance, la comprendre, en rendre Job responsable. Une autre difficulté peut être de manquer (de transfert empathique) de la capacité de nous mettre à la place de l’autre car trop éloigné de nous (socialement, culturellement, religieusement …).  

La deuxième dimension est celle de l’émotion, du ressenti. Compatir c’est « pâtir avec » partager d’une certaine façon, la douleur de l’autre. C’est le sentiment face à la détresse, le fait d’être touché, affecté par le malheur de l’autre. Une réaction émotionnelle qui touche au corps, à notre commune corporéité fragile.

Une difficulté peut être d’être trop émotionnellement affecté par la souffrance de l’autre, de nous y identifier trop fortement (parce qu’elle nous renvoie à notre propre histoire douloureuse), d’oublier que nul ne peut se mettre réellement à la place de l’autre qui reste différent et unique.

La troisième dimension est celle de la volonté d’agir pour soulager cette souffrance. Au-delà de la sensation passive et émotionnelle (à laquelle elle est souvent réduite), elle possède une dimension active : elle implique la volonté d’agir en faveur de l’autre, pour remédier à cette souffrance. Elle possède une puissance de transformation.

Une difficulté réside alors dans le fait nous ne savons pas quoi faire, quoi dire, nous nous sentons impuissants. Parfois notre aide sera seulement celle d’écouter, ou d’être là avec bienveillance. Parfois nous parviendrons à faire parler cette personne pour qu’elle exprime sa douleur, ou son besoin d’amitié, en lui permettant de mettre des mots sur ce qui lui arrive, ou de donner du sens. Parfois c’est sans doute encore le fait d’être envoyé par un Autre, le Christ qui vient rejoindre toute personne et toute humanité dans sa misère pour l’accompagner, la soulager.

La compassion en ce sens est une marque spécifique du christianisme (car c’est une imitation de Dieu). Elle fait partie de la tradition des œuvres de miséricorde (dont fait partie la visite aux malades) auxquelles le pape François nous invite durant ce carême.

Faisons un petit parcours biblique :

Dans l’AT : la compassion est essentiellement un attribut de Dieu. La racine raham désigne la tendresse des parents pour leur enfant ou encore l’utérus qui donne la vie. C’est la réaction et l’action divines dans le renouvellement de l’Alliance, dans la miséricorde après la colère, face au repentir des péchés et dans la promesse de la restauration d’Israël. Ex : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas ». (Is 49, 15). « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité » (Ex34, 6).

« J'ai vu, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J'ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel (...), Maintenant va, je t'envoie auprès de Pharaon, fais sortir d'Égypte mon peuple, les Israélites ». (Ex 3, 7-10).

 

Dans le NT : Jésus incarne la compassion du Père dans sa relation avec l’humanité souffrante. Il invite les hommes à imiter le Père : « Soyez compatissants (oiktirmones), comme votre Père est compatissant » (Lc 6,36 ; cf. Mt 5,48). « Béni soit le Seigneur Dieu d'Israël, parce qu'il a visité et racheté son peuple (...) grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu, (splangchna eleous) » (Luc 1,68 et 78). Les splangchna sont les entrailles du corps (on pourrait dire les tripes). Dans chacun des passages, nous pouvons retrouver la structure tripartite de la compassion. Jésus voit la détresse et il est ému de compassion, puis il décide de toucher, de guérir, de nourrir ou d'enseigner pour sauver les personnes rencontrées.

  • « En débarquant, il vit une foule nombreuse et il eut compassion d’eux ; et il guérit leurs infirmes. ». (Mt 14, 14) …. et il se mit à les enseigner longuement »(Mc 6,34)
  • "Quand il a vit la foule, il fut ému de compassion pour eux, car ces gens étaient las et prostrés, comme des brebis sans berger. Puis il dit à ses disciples: « la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson ». (Mt 9,36-38)
  • «Un lépreux vient à lui, le supplie et, s'agenouillant, lui dit : ‘Si tu le veux, tu peux me purifier’. Ému de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié’». (Mc 1,41)

Le verbe splangchnizomai est encore employé dans trois paraboles, celle qui raconte l’histoire d’un père aimant bouleversé par le retour de son fils prodigue (Lc 15,20), celle d’un bon Samaritain qui prend soin de l'homme blessé sur le bord de la route (Lc 10,33) et celle d’un roi qui, tout en exigeant la justice, est ému de pitié pour son serviteur endetté (Mt 18,27). Ces paraboles appellent les disciples à incarner l'engagement du Christ, pour se donner entièrement à ceux qui sont dans le besoin. Elles nous redisent l’exigence de lutter contre les structures sociales et culturelles injustes qui créent cette souffrance.

"Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s'approcha, banda ses plaies, y versant de l'huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l'hôtellerie et prit soin de lui ». (Lc 10, 33-34).

De même pour Paul, l’être nouveau reçu dans l'union avec le Christ, nous permet d'être compatissant avec la grâce de Dieu. Comme il le dit aux Philippiens (1,8) : « Dieu m'est témoin que je vous aime tous tendrement dans le cœur compatissant (splangchna) du Christ Jésus ! ».

 

L’humilité

Une dernière attitude est l’humilité

La relation entre un soufrant et un accompagnant(e) est une relation dissymétrique. Elle peut générer en nous des fantasmes de toute puissance, comme si nous allions rendre la personne heureuse. Or nul ne peut rendre heureuse une autre personne, même si nous pouvons parfois contribuer beaucoup à son bonheur. L’objectif de la relation d’aide ou d’accompagnement n’est pas, dit Thévenot Le bonheur, mais plus modestement offrir un temps d’amitié, de solidarité, de chaleur humaine. Elle peut permettre de clarifier certaines difficultés ou incompréhensions pour que la personne soit plus en paix. « En dépit de ce que vous croyez ou ressentez, vous êtes membre de la famille humaine, vous n’êtes pas seule. En dépit de ce que vous croyez ou ressentez, vous êtes une personne qui a toute sa dignité et qui est digne d’être aimée et appréciée ».

La rencontre peut être féconde si chacun des partenaires accepte humblement les limites des choses et des personnes. Il y a toujours une forme de lâcher prise. Nul ne donne la vie, on ne fait que la transmettre, c’est déjà beaucoup !

Toute la vie du Christ révèle cette humilité : son incarnation, sa vie, sa mort témoigne de ce désir du Christ de se mettre à notre niveau, de nous rejoindre dans notre humanité souffrante.

Comme le dit l’apôtre Paul dans l’épître aux Philippiens 2, 5-11:

 S’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres. Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus :

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.  Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Paul invite les chrétiens à se réconforter les uns les autres mais dans l’humilité à la ressemblance de celle du Christ qui s’est abaissé pour nous sauver.

Bien plus, le Christ révèle Dieu en vérité au moment même où il paraît le plus abandonné. A la croix, il se confie entièrement à son Père et donne sa vie pour notre salut.

A la suite du Christ qui ne cesse de renvoyer à son Père, nous sommes invités à demeurer dans l’attitude de ceux qui sont témoins d’un Autre, envoyé par le Père pour transmettre quelque chose de la vie qui vient de Lui.

Accepter d’être vulnérable, adopter une attitude compatissante, vivre la rencontre avec humilité, telles sont les attitudes qui peuvent nous permettre d’accompagner la souffrance de l’autre et peut-être de la soulager.   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Méditation, 11 mars 2020

Cédric Lecordier, jésuite

Les cris des Psaumes

Comment les Psaumes expriment-ils la souffrance, par quel genre de cris, dans quelle sorte de prière ? Et comment nous aident-ils à prendre conscience de ce qui nous fait souffrir, ces forces contraires à la vie ?

Des forces contraires à la vie…on peut tous avoir en mémoire des situations qui viennent secouer ce qu’on appelle « la vie » : le fait de respirer, de marcher, de manger, de courir, d’aimer, jouer au foot, aller au cinéma, cuisiner, les choses simples, etc.

Mais il y a ces moments où « La vie, ça ne devrait pas être ça » ! « Ca ne peut pas ressembler à ça », « ça, c’est pas possible », « ça, c’est pas normal »…la vie, un ça qui n’a plus forme ni consistance.

Vous remarquerez que dès que la « vie » commence à se vider de son sens, les mots manquent. Il n’y a plus rien à dire, il ne reste plus qu’à s’asseoir, dans la cendre, déchirer ses vêtements‒ c’est un geste bien biblique. Il y a un mot pour dire l’ensemble de ces moments où plus rien ne semble vouloir rien dire : Absurde, qui s’accompagne d’un geste qui veut tout dire : le cri. Je crie.

L’Absurde, ça se traverse. On ne sait pas trop comment mais, souvent après le cri, il arrive qu’on soit surpris par une espèce paix. La Parole de Dieu s’entend à cet endroit particulier : un milli seconde, une éclipse. Du fond du cachot le plus obscur, l’endroit le plus privé de lumière, une tranquillité‒ très discrète‒ gagne le cœur du prisonnier, de l’homme seul, de celui qui avait perdu forme humaine. Du fond du gouffre, on reprend souffle. Ca aussi, ça arrive. Ca a un nom : « salut », pour dire « on est sauvé », pour entendre Dieu lui-même nous dire : « salut à toi, tu n’es pas seul ».

La Bible, la Parole, arrive à cet instant-là, dans la seconde après l’absurde. C’est possible : une grâce qui fait germer l’écriture, qui dit « Ensemble, nous traverserons l’absurde, ensemble nous pourrons encore chanter, ensemble, il nous pouvons inventer les mots pour raconter notre histoire, une histoire qui dit : « Nous sommes vivants », « Lui, qui nous a formé depuis le sein de nos mères, ne laissera pas périr son fils. », « au dernier jour, il nous relève » »…

La Bible naît de cette fracture et de ce relèvement : nous, qui sommes vivants, laissons les « mots du salut », les « mots qui font tenir, comme un cadeau à ceux qui viennent derrière nous. » Ces mots, des phrases : verbes, noms, sujets, compléments,‒ des mots simples ont traversé exils, déportations, esclavages, camps de concentration. Ils traversent les burn-out, les persécutions, la perversion, les comparaisons, ils tuent tout ce qui voudrait nous faire taire. Les Psaumes servent à cela : lorsque rien n’a de sens, ils nous donnent les mots pour continuer à parler, à crier parfois, à dire le plus cru des situations qui nous tombent dessus, où le malheur qui semble être beaucoup, beaucoup plus gros que toutes nos fautes.

Parce que je peux crier, je suis vivant, je reste humain. C’est ça, tenir. Amen : c’est ça que nous disons lorsque nous disons « amen » : ce sont des mots qui tiennent. « Toi Seigneur, mon rocher et mon salut » : oui, que notre parole tienne sur le roc, même le courant de la vie semble contraire !

1) Tenir, comment ça marche ?

C’est le premier point. Première question. Qu’est-ce qu’ils ont de spécial, ces Psaumes, pour nous aider à « tenir », à « crier », à « rester humain » ?

« Psaumes », d’abord, qu’est-ce que ça veut dire ? Ils font partie de la Bible, c’est sûr… Mais, c’est un mot qui ne raconte aucune histoire en particulier. La Genèse renvoie au commencement. Si je dis Livre d’Esther, c’est l’histoire d’Esther. Mais « Psaume » ??? C’est clair qu’on n’est pas dans le récit.

Psalmus, du latin, qui vient du verbe grec qui veut dire : « pincer les cordes d’un instrument ». Gratter une guitare. Voilà un indice : oui, la Bible raconte des histoires ; et elle peut aussi mettre ces histoires en musique, les résumer en très peu de mot. Exemple du psaume, attribué à David, après son péché, ps 50 :

« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,

Selon ta grande miséricorde, efface mon péché.

Lave-moi tout entier de ma faute,

Purifie-moi de mon offense.

 

Oui, je connais mon péché,

Ma faute est toujours devant moi.

Contre toi, et toi seul, j’ai péché,

Ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. »

Il faut imaginer la tête de David : son visage marqué par la faute. Sans doute, il se retire dans une pièce de son palais, à l’écart. Il prend sa harpe, celle-là même qui avait dû servir alors qu’il séduisait son peuple après sa victoire sur Goliath. Cette fois, il gratte cet instrument pour dire tout à fait autre chose, dans le silence de son cœur. C’est le blues de David, grand roi grand pécheur, grand homme grand boiteux, grand musicien qui, pourtant, fait des fausses notes ! Elle est là la bonne nouvelle : si David, lui-même trébuche, c’est pour me prêter ces mots pour vivre ma faute, ma souffrance. Heureuse faute, qui nous valut un tel psaume. Il me donne son répertoire, me prête sa partition… Ces mots, il les a dits avant moi, ce sont des mots auxquels Dieu s’est habitué, un chant qui fait plaisir à son oreille.

Oui, la musique des psaumes rejoint la réalité de notre vie, lorsque l’on souffre de s’être séparé de l’amour de Dieu.

Psaumes, psalmus, ça vient du latin. Mais, le livret des Psaumes n’est pas écrit en latin, à la base. Que nous dit l’hébreu ? Tehilim : tehila : « louanges », « chants de louanges »…ou encore « exploits ». Le mot « louange » peut paraître bizarre si on s’imagine une situation où on est au bord du gouffre : « ma vie est au bord de l’abîme Seigneur, je suis pauvre et malheureux. » Bein non, le roi David qui pleure, ce n’est pas une louange ; et puis, qui nous dira : « louez Dieu ! » alors que le ciel nous tombe sur la tête, celui manque d’empathie, c’est un fou !

Le mot  « exploit » est plus intéressant ici. Les psaumes sont un cri pour invoquer l’exploit de Dieu : c’est de lui que vient la louange, celle qui retourne les situations les plus obscures. Et parler à Dieu, oser crier vers lui, c’est se délaisser d’un poids, c’est s’ouvrir à l’à-venir. « Nous savons, nous, que notre libérateur est vivant. »

La prière pour l’exploit prend souvent la forme d’un procès imaginaire. Le Psalmiste, le roi David, c’est le Juste, et le Juste, c’est le peuple d’hier, et d’aujourd’hui. Un Juste, un innocent malmené aux tribunaux des ennemis : « mon innocence parle pour moi », nous dit le Ps 7,9 ; c’est comme ça que le Juste appelle son avocat commis d’office : le Seigneur lui-même. L’Histoire nous juge de manière défavorable, mais le Seigneur peut rétablir la justice : en rétablissant l’innocent, en punissant l’oppresseur.

En contexte de guerre, les psaumes font appel à un Dieu musclé, et vont très très loin dans leur demande. On écoute le Psaume 136 :

 

Au bord des fleuves de Babylone

Nous étions assis et nous pleurions,

Nous souvenant de Sion ;

Aux saules des alentours

Nous avions pendu nos harpes.

 

C’est là que nous vainqueurs

Nous demandèrent des chansons,

Et nos bourreaux, des airs joyeux :

« Chantez-nous, disaient-ils,

Quelque chant de Sion . »

 

Comment chanterions-nous

 Un chant du Seigneur

Sur une terre étrangère ?

Si je t’oublie Jérusalem,

Que ma main droite m’oublie !

 

Je veux que la langue

S’attache à mon palais

Si je perds ton souvenir,

Si je n’élève Jérusalem

Au sommet de ma joie.

 

Souviens-toi, Seigneur,

Des fils du pays d’Edom,

Et de ce jour à Jérusalem

Où ils criaient : « Détruisez-la,

Détruisez-la de fond en comble ! »

 

O Babylone misérable,

Heureux qui te revaudra

Les maux que tu nous valus ;

Heureux qui saisira tes enfants,

Pour les briser contre le roc ! »

Bien sûr, les deux derniers versets sont censurés de la liturgie. Jésus est passé par là, et nous essaierons toute notre vie d’ « aimer nos ennemis » ! Mais, il faut quand même entendre cette prière et sa demande qui va très très loin. Oser ce cri, quand je suis au bord de l’abîme, que ma vie est menacée, que cette situation d’injustice est une insulte au nom même de Dieu, lui dire « j’attends ton exploit ! », « tu ne peux pas laisser passer ça ».

Comment alors, me nourrir de ce psaume, saisir sa tonalité pour y mettre mes propres mots ?

« Dans la file d’attente d’un hôpital, je suis assis et je pleure, en me souvenant des meilleurs moments ;

mais là aujourd’hui, je ne chante plus, le piano est muet dans la maison, la radio ne dit rien.

La maladie me regarde et m’insulte :

elle me dit, « vas-y chante, si tu as de la voix ?!  Chante-la ta louange. »

 Elle se moque de moi, me rit au nez.

 

 Mais comment chanterai-je ma louange sur cette terre étrangère :

Un hôpital où personne n’est chez soi !

Que ma langue s’attache à mon palais,

si je perds ton souvenir, Jérusalem :

 les chansons, les banquets, la joie.

 

Mais souviens-toi Seigneur,

de mon cri, alors que mon corps me lâche,

que mes cellules me réduisent en esclavage ;

détruis-là, ma maladie, envoie-la mourir sur le roc, elle, sa progéniture, ses métastases… »

Avec les psaumes, on n’est pas là pour adresser une jolie prière à Dieu. On n’est pas là pour essayer de le caresser dans le sens du poil en disant « oui Seigneur, je te rends grâce, j’accepte. » On n’est pas là pour dire à tout bout de champ « que tes œuvres sont belles ». Il ne faut pas se dire : « si je parle fort, il ne m’écoutera pas… faut faire attention à lui faire plaisir. »

Ecoutons la parole : « tes sacrifices, je n’en veux pas. Ce que je cherche : un cœur brisé et broyé. » (Ps 50) Tes petites colombes, tes jolies prières qui cherchent à me faire plaisir, non : ce que je veux, c’est la vérité de ton cœur. Moi, le Dieu qui ai fait le Ciel et la Terre, j’ai assez de muscles pour entendre ta parole musclée. Frappe et on ouvrira. Nous avons le droit de frapper fort.

C’est choquant ? Je ne vous dis pas d’aller insulter votre Dieu ! Mais osez une parole forte, surtout si elle existe déjà. Ces psaumes sont un cadeau qui permettent la parole vraie, une prière très organique, au plus proche du corps :

« Ma vigueur a séché comme l’argile. Ma langue colle à mon palais »(Ps 22, 16) : avoir la bouche pâteuse, le psalmiste connaît !

« On m’ignore comme une chose qu’on jette »(Ps 31, 13) Se sentir comme une vielle chaussette, le psalmiste connaît !

2) Comment Jésus l’a utilisé, ce cadeau ?

Jésus, vrai homme et vrai Dieu, mort pour nous. St Jean de la Croix disait : « avec son Fils sur la Croix, le Père nous a dit son dernier mot. » Silence, pas de mot… Et Jésus lui-même, le serviteur souffrant, n’avait presque plus de mots. Et quand on n’a plus de mots, qu’on ne peut plus penser à la jolie prière, qui ferait que le ciel s’ouvre soudain sur nos têtes, il nous reste les Psaumes. Peut-être que ce sont là les dernières paroles bibliques dont on peut encore se souvenir au moment de la fin. Dans l’évangile selon Matthieu, au chapitre 27, la dernière parole du Christ, dans un cri, c’est Eloi Eloi, lama sabachtani. Qui veut dire : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il s’agit d’un psaume, le psaume 21, le dernier souvenir : une petite phrase qui dit tout. Et certainement Jésus, à ce moment, n’a pas l’énergie pour aller au bout de son chant mais, imaginez les paroles qui défilent en sa mémoire :

02 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? *

Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis.

03 Mon Dieu, j'appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; *

même la nuit, je n'ai pas de repos.

 

07 Et moi, je suis un ver, pas un homme,

raillé par les gens, rejeté par le peuple.

08 Tous ceux qui me voient me bafouent,

ils ricanent et hochent la tête :

09 « Il comptait sur le Seigneur : qu'il le délivre !

Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »

 

12 Ne sois pas loin : l'angoisse est proche,

 je n'ai personne pour m'aider.

 

15 Je suis comme l'eau qui se répand,

tous mes membres se disloquent.

Mon coeur est comme la cire,

il fond au milieu de mes entrailles… »

Et la supplication du psalmiste, la supplication du Christ, trouve dans le verset 22 de ce psaume son propos le plus mystérieux. le chant rend mieux cette impression de mystère :

« 22 sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles. // Tu m'as répondu ! + »

« Sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles » : c’est la supplication…

« Tu m’as répondu » : d’un coup la lumière… On ne sait pas d’où elle vient.

Je cite ici Paul Beauchamp, jésuite spécialiste de la Bible, dans son livre « Psaumes, Nuit et Jour » :

« Ce qui classe notre Psaume un peu à part, c’est que Dieu laisse aller si loin les choses, si loin vers le moment où ombre et lumière doivent se séparer. Mais plus on se rapproche de ce moment, moins il y a à raconter de l’intervention divine, qui est cachée dans le secret de la nuit. [Dieu travaille de l’autre côté de la vie.] Le moment de la réponse est, dans ce Psaume, presque le seuil de la mort. C’est pourquoi la réponse intervient sans la moindre transition. Le passage des larmes à la joie est abrupt et sans cause apparente. Un emplacement s’ouvre soudainement pour la réponse divine. »

Qu’est-ce que le Psalmiste nous enseigne ? Peut-être que le Seigneur parle dès que nous sommes arrivés au bout de notre cri ? C’est le point de bascule, à peine perceptible, entre la nuit et le jour. Ce cri ouvre la porte à un chant nouveau.

3) Chantez au Seigneur un chant nouveau.

« Chantez au Seigneur un chant nouveau » (Ps 97), ce n’est pas forcément inventer de nouvelles mélodies, de nouvelles prières, trouver la meilleure intercession possible… « crois-tu que je suis comme toi ? » nous dit le Seigneur. Non, c’est aussi laisser résonner cette prière héritée de nos anciens, au cœur même de nos vies. Un chant vraiment chanté, vraiment interprété, qui colle à la réalité la plus concrète de mes os qui sont rongés, de ma langue qui colle à mon palais… c’est ça la nouveauté. Le cri, c’est la première note‒ pourrait-on dire la note bleue, que les jazzmen affectionnent‒ qui rend notre quotidien différent. Et c’est le Seigneur même qui peut alors s’engouffrer pour chanter avec nous et nous faire entendre la manière dont lui-même a chanté la vie… un chant qui se prolonge jusqu’au silence de la croix. Et au matin de la résurrection.

Les Psaumes, c’est la vie : une souffrance, et des oscillations rapides entre les « jours où ça va mieux » et les « jours où ça va pas ». Les Psaumes prennent toutes les harmoniques de la vie : le rire, les pleurs, le majeur, le mineur, le strident, la percussion, la guitare désaccordée. Le Seigneur ne cherche pas la voix parfaite, qui ne fausse pas… Il cherche la musique de nos entrailles. C’est à ce moment-là aussi qu’on ouvre la porte au dernier Psaume, célébration de la vie qui a vaincu la mort. Après avoir tout traversé, le dernier mot, ce Psaume 150, se fait bref, discret, rapide :

«  Alléluia !

Louez Dieu dans son temple saint,

Louez-le au ciel de sa puissance ;

Louez-le pour ses actions éclatantes,

Louez-le selon sa grandeur !

 

Louez-le en sonnant du cor,

Louez-le sur la harpe et la cithare ;

Louez-le par les cordes et les flûtes,

Louez-le par la danse et le tambour !

 

Louez-le par les cymbales sonores,

Louez-le par les cymbales triomphantes !

Et que tout être vivant,

Chante louange au Seigneur !

 

Alléluia ! »

 

Méditation, 4 mars 2020

Daniel Batisse, diacre, médecin, Mission de France

 

Ecouter la souffrance

Quand on se promène dans les évangiles, au premier abord, on a l’impression que la guérison est facile pour Jésus. Il suffit qu’il dise : « Va, ta foi t’as sauvé » ou encore « Réveille-toi, soulève ton grabat et marche ! ».  Parfois même il suffit de « toucher le manteau » de Jésus, même à son insu, pour être guéri. Pourtant, il y a des épisodes où la guérison est bien plus difficile, comme celle de l’aveugle ou du sourd dans l’évangile de Marc. Jésus doit s’y reprendre à plusieurs fois, y mettre de la salive… et encore, ça ne marche pas du premier coup. Au début, l’aveugle voit les gens comme des arbres… Et à chaque fois, Jésus dit aux disciples : « Vous avez des yeux et vous ne voyez pas. Vous avez des oreilles et vous n’entendez pas… » Quelque part, ce sont nous les disciples qui sommes incapables de voir et d’entendre la souffrance. Il nous faut d’abord faire l’expérience de la guérison. Je vous raconte deux  petites histoires.

Quand j’ai commencé à travailler sur le quartier, il y a une trentaine d’années, une femme est venue me voir en consultation avec son petit garçon d’un mois. On va l’appeler Antony. Sur son carnet était indiqué qu’on suspectait une maladie bizarre que je n’avais jamais croisée, une tétrasomie 12p. Le diagnostic n’était pas certain, car la maman avait refusé la biopsie de peau. Antony est alors un petit garçon qui présente peu d’anomalies, une implantation bizarre des cheveux, de petits yeux très écartés, une peau de rhinocéros très écailleuse… et surtout, il est très hypotonique. A l’époque, on n’avait pas l’internet facile comme aujourd’hui. Mais on avait des livres. Petit à petit, au fil des mois, la maman va livrer un peu de son histoire. Elle s’est enfuie de son pays en étant enceinte, car son mari « était méchant ». Elle l’accuse d’être un sorcier, et d’avoir causé la mort de sa mère et de sa petite sœur. Madame n’a plus aucune famille là-bas. Et ici, elle est hébergée dans des conditions précaires par une compatriote. Pour survivre, elle fait des tresses et des coiffures afro. Elle s’installe toujours dans un recoin de la PMI avec Antony, à l’abri du regard des autres parents. Elle est toujours bien habillée, comme Antony et se tient bien droite, très altière. Antony grandit et grossit beaucoup, il accroche bien le regard et me fixe avec des yeux très durs, il ne sourit jamais. La maman a réussi à guérir sa peau en l’enduisant d’huile de palmiste, il a maintenant une peau très douce. Mais il est toujours très hypotonique, avec un gros retard psychomoteur. Vers 8 mois sa maman me demande s’il va un jour parler, s’il va pouvoir dire maman, s’il va un jour s’asseoir… toutes questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Et puis un jour, elle me lâche : « vous savez, à la maternité, ils m’ont demandé si je le trouvais beau. Mais oui, il est beau, c’est mon fils. » Cette phrase a été comme un déclic pour moi, un coup de l’esprit saint… Pouvoir regarder Antony non plus comme une maladie, avec tout ce qu’il ne peut pas faire, mais comme un petit garçon, avec ses difficultés, mais aussi ses capacités, ses désirs… Poser mon regard comme Jésus pose son regard sur ses interlocuteurs et leur ouvre un avenir. Trouver un moyen de communiquer avec lui. Et c’est en chantant des comptines que j’ai réussi à l’accrocher, Antony arrive à taper dans les mains, faire le petit moulin et les marionnettes… Il sourit et rit même aux éclats. Ensuite, je vais les perdre de vue vers l’âge de 2 ans et demi, quand on aura trouvé un foyer maternel et une structure d’accueil de jour pour Antony.  C’est une expérience que je n’ai jamais oubliée et qui m’a éclairé ensuite dans la relation de soin.

Vous voyez, quand on a mal, tout est douleur. La maman d’Antony avait mal à son enfant, mais aussi à son exil, à son deuil familial, à son isolement, à sa misère…

Je vous raconte une deuxième histoire, plus récente, d'une autre PMI où je travaille.

C'est un petit garçon, appelons-le Alex. Il a maintenant environ 18 mois. Les premiers rendez-vous, ses deux parents l'accompagnaient. Sa maman très effacée, parlait peu. Son papa est un grand gaillard qui fait une tête de plus que moi, deux fois plus large, parlant fort, un peu fruste. Alex a deux grandes sœurs de 5 et 6 ans que je n'ai jamais suivi. Ensuite, le papa est venu seul accompagner son enfant. La maman était à l'hôpital, je ne savais pas trop pourquoi, elle devait être opérée... Elle est restée à l'hôpital pendant des mois, puis de retour à la maison avec hospitalisation à domicile. Le papa était devenu très nerveux, très impatient. Il n'acceptait pas d'attendre et criait après les auxiliaires, la secrétaire... Il faisait peur à tout le personnel. Plusieurs fois j'ai dû le recadrer en lui demandant de respecter le personnel. Perdant moi-même patience, je lui ai dit qu'il n'était pas seul à avoir des problèmes. Dans le cabinet, il m'a alors sorti le compte rendu d'hospitalisation de sa femme. Elle avait un vilain cancer du cerveau, qui avait été opéré mais pas totalement extirpé. Une radiothérapie était envisagée. Suite à l'opération, elle était restée en partie paralysée. A cette époque, Alex était très triste, replié sur lui-même, ne souriant plus, pleurant à peine quand je faisais un vaccin. J'avais à l'époque proposé un soutien psychologique pour Alex et son papa, mais monsieur était complètement bloqué par cette démarche. En parallèle, la puéricultrice a pu défendre une priorité crèche et Alex a été accueilli en crèche collective. Au début, la crèche s'est bien passé. Alex était toujours triste et passif, mais progressivement, il se détendait et progressait. Et puis, à plusieurs reprises, son papa a refait des éclats, faisant peur à tout le monde, terrorisant les auxiliaires, les éducatrices, et même les autres parents, refusant les conseils de la psychologue ou de la psychomotricienne... Il a fallu faire une réunion de synthèse pour essayer de désamorcer la bombe. Il a fallu à nouveau recevoir le papa. Ce sont deux mondes qui ne se comprennent pas : l'équipe de la crèche est dans « l'éducation bienveillante », et le papa d'Alex n'en est pas à ce stade. Il fait ce qu'il peut avec ses petits moyens pour élever de son mieux ses enfants. Je crois qu'il faudrait qu'il reprenne son travail.

Il y a une phrase de Jésus qu’il m’est très difficile d’entendre : « Et il disait à tous: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix chaque jour, et qu'il me suive.[1] » Les gens vous disent : « c’est normal, chacun a sa croix à porter ». C’est insupportable d’entendre ça. La souffrance n’est jamais méritée, jamais justifiée, on doit toujours lutter contre. Je me souviens d’une rencontre rapportée par Thérèse Vanier, qui était médecin au San Christopher’s Hospice. Elle parlait d’une maman dont le fils était en train de mourir et qui demandait si dans l’hôpital, il y avait une chambre à hurler. Elle avait répondu : « nous n’avons pas de chambre à hurler, mais nous avons une chapelle. – Je n’en ai rien à faire de votre chapelle… » Thérèse Vanier lui avait laissé son bureau et elle nous disait : « Dieu peut encaisser ». Les psaumes qui permettent de crier vers Dieu ne disent pas autre chose. Dieu peut encaisser, on a le droit de « l’engueuler » quand c’est trop dur, quand on est face à la mort d’un enfant ou de jeunes parents… Alors comment entendre cette phrase de Jésus, « qu’il se charge de sa croix »… ? Il y a un verbe pour dire « être écrasé », les évangélistes l’utilisent pour Jésus dans la Passion. Jésus est écrasé, et Simon doit venir l’aider à porter la croix. Mais ce n’est pas le verbe qui est traduit ici par charger. Le verbe utilisé est plutôt « lever,  soulever », avec une idée de mettre en l’air. Le même verbe que Jésus dit au paralysé, réveille-toi, soulève ton grabat et marche. Lève ton grabat, lève ta croix, ça dit qu’on ne sort pas indemne de l’épreuve de la souffrance, il reste des marques, des cicatrices, une mémoire. Mais le « Réveille-toi », c’est le verbe de la résurrection. Ça dit qu’on a franchi l’épreuve, qu’on a déjà fait l’expérience d’avoir été sauvé, relevé. Suivre Jésus, ça dit qu’on n’est pas seul sur le chemin, le Seigneur nous accompagne.

Battons-nous
Jean Debruynne

Je vois bien, dit Dieu, que, pour vous,
la vie n'est pas facile à vivre tous les jours.
Je vois bien aussi
que dans votre société de consommation,
ce n'est pas facile de vieillir !
Mais, vous savez, ce n'est pas non plus facile
d'être jeune aujourd'hui !
D'ailleurs, ce n'est pas la facilité qui est essentielle,
l'essentiel, c'est d'aimer.
Et vous savez bien
que l'amour n'est jamais facile.
Je vois bien vos ennuis de santé,
vos soucis de famille, vos problèmes de fin de mois
et vos inquiétudes concernant l'avenir...
Rien de ce qui vous arrive ne me laisse indifférent !

Je vois bien toutes vos souffrances,
mais, je vous en supplie,
arrêtez de penser que c'est moi qui vous les envoie !
Mon cadeau à moi, c'est la vie !
Ce que j'aime, dit Dieu, c'est ce qui fait du bien,
ce n'est pas ce qui fait du mal !
Je vois bien que beaucoup d'entre vous
prennent sur eux avec beaucoup de courage
pour m'offrir leurs souffrances
en croyant me faire plaisir.
Quand vous m'offrez votre souffrance,
je la reçois, non pas comme un cadeau que vous me faites, mais comme le fond d'une détresse
où vous m'appelez au secours.
Vous savez, dit Dieu, moi non plus,
je n'aime pas la souffrance,
elle m'a trop fait souffrir en faisant souffrir mon Fils !
Je vous en prie, dit Dieu,
n'allez pas imaginer que je puisse y trouver un plaisir !
S'il vous plaît, ne me laissez pas seulement
le choix entre n'être qu'un Dieu cruel qui fait souffrir
ou n'être qu'un Dieu impuissant
qui est incapable d'empêcher la souffrance !
Je vous en supplie,
ne transformez pas le Ciel en musée de la souffrance.
Vos souffrances me font souffrir,
justement parce qu'elles vous font souffrir.
Avant même que votre souffrance
vous ait déchiré le coeur,
elle m'a déjà blessé dans ma tendresse de Père.
Je suis malade de votre mal avant même
que vous le ressentiez !
Je n'aime pas plus les sacrifices de la souffrance
que je n'aime les sacrifices des taureaux,
des béliers et des agneaux gras
qu'on m'offrait autrefois dans le Temple.
La seule offrande que j'aime, dit Dieu,
c'est celle du coeur.
Le sacrifice qui me plaît, c'est la justice et la vérité.
L'offrande que je guette, c'est celle de votre amour.
Ce n'est pas votre souffrance que j'aime,
c'est votre tendresse.
Si je vous ai envoyé mon Fils,
ce n'est pas pour vous faire souffrir,
mais pour vous guérir de la souffrance.
Ne m'offrez plus votre souffrance,
offrez-moi plutôt le courage et la dignité
avec lesquels vous vous battez contre la souffrance
et surtout n'attendez pas de souffrir
pour commencer à vous battre contre la souffrance !

Extrait de la revue ''Vermeil'', décembre 2000 & janvier 2001